Là-bas, dans cet endroit où les gens vivent en communauté, j'ai croisé un homme d'environ 32 ans qui habitait depuis un an dans cette ferme, avec sa copine et leur enfant.
Ce mec, qui au début, restait renfermé sur lui-même et assez inaccessible, m'a raconté, à moi et à un pote, son adolescence, un beau soir, vers 2 heures du matin.
Voici son récit, qui m'a toujours marqué, et qui a été une forme de révélation pour moi.
Enveloppés dans un nuage de fumée, Flavien, de son prénom, nous a fait part d'abord de son enfance assez particulière.
Ses parents biologiques ne se sont pas occupés de lui, et l'ont confié à un couple qui l'a adopté, ainsi que son frère et sa s½ur, du moins de ce que je me souviens.
Ce couple les a donc élevés, les a aidés à grandir et à murir d'eux-mêmes.
Mais le mari était un personnage particulièrement ambigu et, selon les dires de Flavien, un brulé vif.
Il avait des excès de fureur à certains moments, et pouvait devenir violent avec ses enfants adoptifs. Flavien n'osait jamais répondre, car cet homme était un vrai baraqué. Son pouce avait le diamètre d'une pièce de 5 francs, ses épaules semblaient être taillées dans le roc.
Il était d'une force surhumaine, mais c'était également un type complètement barjo.
A ce qu'il paraît, un jour, ce parent adoptif souleva une benne pleine d'ordures pour la vider de son contenu dans une décharge publique. Le problème, c'est qu'il a perdu l'équilibre, et que la benne lui est tombée dessus. Son pouce est resté coincé en dessous. Au lieu d'appeler à l'aide et d'attendre que quelqu'un ne lui vienne en aide, le père a préféré retirer sa main et par la même occasion, s'arracher complètement le doigt qui est resté sous la benne.
Bref, Flavien vantait le caractère de son père comme un féroce sauvage.
A 15 ans, il quitta la maison familiale, par envie de prendre le large et de vivre ses propres expériences, et monta sur Paris.
Là, alors qu'on était en 1985, un an avant ma naissance, il commença une vie de débauche, de squatteur, de SDF.
Il logeait dans la rue ou dans des immeubles désaffectés, passait son temps à hanter les ruelles parisiennes tel un danger planant au-dessus des autres.
Il se bastonnait avec d'autres mecs continuellement, et mettait tout le monde au tapis.
Il avait 3 solutions pour survivre dans cette existence de vagabond.
Ou il faisait la manche, ou il dealait, ou il volait.
Flavien aura pratiqué les 3 solutions, et a essayé un peu tout.
Dans les quartiers chics de Paris, il lui arrivait de piquer un manteau à un gars. « S'il met tous ses sous dans son blouson, tant pis pour sa gueule ! » me dira l'ancien vagabond.
« Tu sais, à l'époque, il n'y avait pas autant de policiers et de services d'ordre qu'aujourd'hui ! Je pouvais aller librement voler des bouteilles d'alcool dans une épicerie, la caissière ne pouvait rien faire quand je lui montrais mes crocs. Il n'y avait pas les vigiles qu'il peut y avoir désormais. Je me servais dans les rayons et je me tirais sans demander mon reste. Aujourd'hui, avec la répression policière, c'est beaucoup plus difficile pour les SDF de s'en sortir à bon compte. »
Quand je lui demandais s'il ne s'ennuyait pas, Flavien me répondit : « Absolument pas. Si j'étais dans une petite ville de province, il est clair que je me serais fait chier, mais j'étais à Paris ; tu trouves toujours quelque chose à faire, tu peux d'incruster en soirée n'importe quel jour, tu peux aller à des concerts gratuits, aller dans des lieux cultes, trainer dans les boutiques. »
Il trouvait parfois, dans des avenues marchandes, des grandes caisses avec plein de livres donnés gratuitement aux passants qui le désirent.
« Je lisais énormément, je pouvais trouver des romans et des bouquins partout, et me les approprier sans vergogne. »
Flavien s'offrait ainsi des journées entières consacrées à la lecture, zonant dans des stations de métro, ou dans les ruines de bâtiments périphériques.
Il n'a jamais manqué de nourriture, même quand il ne faisait pas du vol à l'étalage.
« Un sandwich grec coutait beaucoup moins cher à l'époque. Même les fruits et légumes vendus dans les superettes étaient très bon marché. »
Un mode de vie réputé pathétique, qui semblait plaire à mon pote.
« Le problème, c'était que je manquais tout le temps de sommeil. Je ne restais jamais au même endroit, je bougeais tout le temps. Je n'arrivais jamais à dormir plus de quelques heures, et mes nuits, elles étaient souvent passées au blanc.
Des fois, il m'arrivait de passer une nuit chez mes petites amies. C'était ça l'avantage d'avoir une copine. Elle te donne de la nourriture, t'offre une douche, un lit pour dormir, et bien sur de l'amour. Elles me tiraient toujours vers le haut. »
Flavien ne s'est jamais fait prendre par la police, sauf dans des rafles pour ficher les individus et les interpeller en cas de casses ou d'émeutes.
Il n'avait pas non plus de chien avec lui, pour le défendre dans les cas extrêmes.
Il finit par travailler, se soumettant aux exigences de ses différentes petites copines.
Un individu lui proposa de faire le guichet à une station de métro à la RATP, lui expliquant qu'en principe, il pouvait apprendre à jongler, tout en vendant des billets à ceux qui utilisaient le métro.
Depuis, Flavien a fait du chemin, pour finir en Aveyron, père d'un garçon de 4 ans, et maintenant, d'un autre petit de 1 an.
« Si c'était à refaire, je referais exactement la même chose. Sauf que les choses ont changé, les rues sont devenues le terrain de chasse des CRS qui veulent se défouler sur la racaille.
De plus, j'ai une copine et je suis père de 2 enfants. Je ne peux pas me remettre de nouveau dans le quotidien clochardisé. »
J'ai dit par la suite à Flavien que je voulais m'engouffrer dans cette voie. Il me répondit que ce n'était ni une obligation, ni une nécessité.
Ce récit m'a inspiré. Peut-être un jour serais-je tenté de faire la même chose. Peut-être que non. Vous pouvez me dire ce que vous voulez, je suis maître et responsable de mes actes.
Si certains contestent ça, c'est qu'ils ne respectent pas la liberté de choisir et de décider, que détient chaque individu, en théorie, sur cette Terre d'écorchés vifs.


