Une fable urbaine à raconter

Une fable urbaine à raconter
Il y a deux ans de cela, pendant les vacances d'été, je suis allé en Aveyron, dans une ferme collective, pour rendre visite à un oncle à moi et pour passer du temps dans ce lieu retiré dans des contrées campagnardes.
Là-bas, dans cet endroit où les gens vivent en communauté, j'ai croisé un homme d'environ 32 ans qui habitait depuis un an dans cette ferme, avec sa copine et leur enfant.
Ce mec, qui au début, restait renfermé sur lui-même et assez inaccessible, m'a raconté, à moi et à un pote, son adolescence, un beau soir, vers 2 heures du matin.
Voici son récit, qui m'a toujours marqué, et qui a été une forme de révélation pour moi.
Enveloppés dans un nuage de fumée, Flavien, de son prénom, nous a fait part d'abord de son enfance assez particulière.
Ses parents biologiques ne se sont pas occupés de lui, et l'ont confié à un couple qui l'a adopté, ainsi que son frère et sa s½ur, du moins de ce que je me souviens.
Ce couple les a donc élevés, les a aidés à grandir et à murir d'eux-mêmes.
Mais le mari était un personnage particulièrement ambigu et, selon les dires de Flavien, un brulé vif.
Il avait des excès de fureur à certains moments, et pouvait devenir violent avec ses enfants adoptifs. Flavien n'osait jamais répondre, car cet homme était un vrai baraqué. Son pouce avait le diamètre d'une pièce de 5 francs, ses épaules semblaient être taillées dans le roc.
Il était d'une force surhumaine, mais c'était également un type complètement barjo.
A ce qu'il paraît, un jour, ce parent adoptif souleva une benne pleine d'ordures pour la vider de son contenu dans une décharge publique. Le problème, c'est qu'il a perdu l'équilibre, et que la benne lui est tombée dessus. Son pouce est resté coincé en dessous. Au lieu d'appeler à l'aide et d'attendre que quelqu'un ne lui vienne en aide, le père a préféré retirer sa main et par la même occasion, s'arracher complètement le doigt qui est resté sous la benne.
Bref, Flavien vantait le caractère de son père comme un féroce sauvage.
A 15 ans, il quitta la maison familiale, par envie de prendre le large et de vivre ses propres expériences, et monta sur Paris.
Là, alors qu'on était en 1985, un an avant ma naissance, il commença une vie de débauche, de squatteur, de SDF.
Il logeait dans la rue ou dans des immeubles désaffectés, passait son temps à hanter les ruelles parisiennes tel un danger planant au-dessus des autres.
Il se bastonnait avec d'autres mecs continuellement, et mettait tout le monde au tapis.
Il avait 3 solutions pour survivre dans cette existence de vagabond.
Ou il faisait la manche, ou il dealait, ou il volait.
Flavien aura pratiqué les 3 solutions, et a essayé un peu tout.
Dans les quartiers chics de Paris, il lui arrivait de piquer un manteau à un gars. « S'il met tous ses sous dans son blouson, tant pis pour sa gueule ! » me dira l'ancien vagabond.
« Tu sais, à l'époque, il n'y avait pas autant de policiers et de services d'ordre qu'aujourd'hui ! Je pouvais aller librement voler des bouteilles d'alcool dans une épicerie, la caissière ne pouvait rien faire quand je lui montrais mes crocs. Il n'y avait pas les vigiles qu'il peut y avoir désormais. Je me servais dans les rayons et je me tirais sans demander mon reste. Aujourd'hui, avec la répression policière, c'est beaucoup plus difficile pour les SDF de s'en sortir à bon compte. »
Quand je lui demandais s'il ne s'ennuyait pas, Flavien me répondit : « Absolument pas. Si j'étais dans une petite ville de province, il est clair que je me serais fait chier, mais j'étais à Paris ; tu trouves toujours quelque chose à faire, tu peux d'incruster en soirée n'importe quel jour, tu peux aller à des concerts gratuits, aller dans des lieux cultes, trainer dans les boutiques. »
Il trouvait parfois, dans des avenues marchandes, des grandes caisses avec plein de livres donnés gratuitement aux passants qui le désirent.
« Je lisais énormément, je pouvais trouver des romans et des bouquins partout, et me les approprier sans vergogne. »
Flavien s'offrait ainsi des journées entières consacrées à la lecture, zonant dans des stations de métro, ou dans les ruines de bâtiments périphériques.
Il n'a jamais manqué de nourriture, même quand il ne faisait pas du vol à l'étalage.
« Un sandwich grec coutait beaucoup moins cher à l'époque. Même les fruits et légumes vendus dans les superettes étaient très bon marché. »
Un mode de vie réputé pathétique, qui semblait plaire à mon pote.
« Le problème, c'était que je manquais tout le temps de sommeil. Je ne restais jamais au même endroit, je bougeais tout le temps. Je n'arrivais jamais à dormir plus de quelques heures, et mes nuits, elles étaient souvent passées au blanc.
Des fois, il m'arrivait de passer une nuit chez mes petites amies. C'était ça l'avantage d'avoir une copine. Elle te donne de la nourriture, t'offre une douche, un lit pour dormir, et bien sur de l'amour. Elles me tiraient toujours vers le haut. »
Flavien ne s'est jamais fait prendre par la police, sauf dans des rafles pour ficher les individus et les interpeller en cas de casses ou d'émeutes.
Il n'avait pas non plus de chien avec lui, pour le défendre dans les cas extrêmes.
Il finit par travailler, se soumettant aux exigences de ses différentes petites copines.
Un individu lui proposa de faire le guichet à une station de métro à la RATP, lui expliquant qu'en principe, il pouvait apprendre à jongler, tout en vendant des billets à ceux qui utilisaient le métro.
Depuis, Flavien a fait du chemin, pour finir en Aveyron, père d'un garçon de 4 ans, et maintenant, d'un autre petit de 1 an.
« Si c'était à refaire, je referais exactement la même chose. Sauf que les choses ont changé, les rues sont devenues le terrain de chasse des CRS qui veulent se défouler sur la racaille.
De plus, j'ai une copine et je suis père de 2 enfants. Je ne peux pas me remettre de nouveau dans le quotidien clochardisé. »
J'ai dit par la suite à Flavien que je voulais m'engouffrer dans cette voie. Il me répondit que ce n'était ni une obligation, ni une nécessité.

Ce récit m'a inspiré. Peut-être un jour serais-je tenté de faire la même chose. Peut-être que non. Vous pouvez me dire ce que vous voulez, je suis maître et responsable de mes actes.
Si certains contestent ça, c'est qu'ils ne respectent pas la liberté de choisir et de décider, que détient chaque individu, en théorie, sur cette Terre d'écorchés vifs.
# Posté le dimanche 25 septembre 2005 09:36

Copland

Copland
A Garisson, ce sont les flics qui font régner la loi, leur loi...
En 1997, Copland sort dans un contexte étrange, se frayant une petite place parmi les blockbusters américains, et les films policiers à la Los Angeles Confidential.
Tourné avec un petit budget, et orné d'un casting époustouflant, cette ½uvre, véritable bijou dans le cinéma indépendant, renversa les spectateurs, s'avérant être un surprenante fable humaine s'apparentant à un western moderne.
Réalisé par un inconnu du nom de James Mangold, Copland est un drame policier, simple, sobre et efficace. Derrière ses allures de Scorcese, le réalisateur met en scène des acteurs qui se donnent pour la plupart dans un exercice de composition subtil et réaliste.
Tragique de bout en bout, désenchanté, Copland incarne ce souffle qui vient de la mentalité antihollywoodiennne. Aucun artifice, aucune apologie héroïque du personnage typiquement américain, le scénario met à nu des hommes qui agissent en toute vulnérabilité, et en tout désespoir de cause.

Dans une ville du New-Jersey, séparée de New-York par le fleuve, mais reliée à l'urbanisme par le pont du Washington Bridge, les flics de la NYPD ont acheté des lotissements de terrain, et ont crée leur propre patelin, où ils y logent avec leurs familles.
Ray Londan (Harvey Keitel), chef de l'Amicale des Policiers, s'est instauré comme le maire de la ville et y exerce son pouvoir en toute légitimité, tissant des liens douteux avec la pègre de Nex-York.
Le shérif de la ville, Freddy Heflin (Sylvester Stallone), est officiellement en charge de maintenir l'ordre et de protéger les citoyens de ce territoire de flics.
Après être devenu sourd d'une oreille, alors qu'il sauvait une femme dans une noyade quand il était jeune, Freddy a perdu toutes ses chances d'être pris dans la police. Il est destiné à régler la circulation et à s'occuper des conflits de voisinage.
Il ne peut qu'observer depuis la fenêtre de son bureau les magouilles des policiers new-yorkais, la cocaïnomanie de son seul ami, Gary Figgis (Ray Liotta) lui aussi faisant partie de la NYPD, et noie sa mélancolie dans l'alcool.
Mais un soir, une bavure mortelle se produit sur le pont du Washington Bridge. Un jeune flic, Babitch (Michael Rappaport) tue deux automobilistes. Pour couvrir son geste, Ray, qui n'est autre que son oncle, l'aide à se faire passer pour mort. C'est alors que l'Inspection générale des services, la police des polices, s'en mêle, avec à sa tête Moe Tilden (Robert de Niro), qui veut mettre un coup de pied dans la fourmilière de Garisson et retrouver Babitch.
Au milieu de tout ça, Freddy Heflin ne peut que se poser en spectateur, ne sachant quel camp choisir. Jusqu'à ce que honte et éc½urement le submergent.

James Mangold, pour son deuxième long-métrage, parvient à faire un coup de maitre, qui sera d'ailleurs son meilleur. En s'appuyant sur l'interprétation magistrale d'acteurs très scorecesiens, en occurrence Robert de Niro, Harvey Keitel, et Ray Liotta, qui ont tous les trois été révélés au grand public par l'immense metteur en scène new-yorkais de Taxi Driver, Mangold se charge de les réunir dans une ambiance enveloppée de tristesse et de pathétisme.
Décrivant les personnages et les décors dans une connotation westernienne teintée de psychologie, il excelle dans une mise en scène réaliste et subtilise toutes les actions des protagonistes.
Mais il a surtout permis à Sylvester Stallone, figure du cinéma d'action américain bourrin, de changer totalement de registre, et de se livrer corps et âme dans un rôle époustouflant de désespoir. L'acteur aux muscles étoffés, qui a commencé sa carrière de façon épatante avec Rocky et Rambo, a délaissé l'humanité qui entourait ces deux personnages, pour enchainer avec des films tous plus médiocres les uns que les autres (Judge Dredd, Demolition Man, Rocky 2, Rambo 2, etc...).
Ici, c'est un retour aux sources, une quête pour réobtenir son statut d'acteur intense, à laquelle s'est attaché Stallone. Rendu frêle à l'extrême, il a pris 20 kilos pour jouer le rôle de Freddy Heflin, shérif dépressif, obèse, sourdingue, alcoolique, naïf, d'une gentillesse presque enfantine, benêt, défiguré par un pansement placé sur son nez...
Ce personnage si attachant, car joué avec tant de justesse, nous marque d'entrée. Individu fatigué, et ravagé par les abus, Freddy est ce contre-exemple du héros invulnérable, et intrépide jusqu'aux limites du possible.
Stallone prouve qu'il sait minimiser son espace de jeu et se réfugier dans la solitude de son rôle pour mieux mettre en valeur sa discrétion et sa volonté de ne pas prendre tout le terrain pour s'affirmer en tant que tel.
A ses cotés, Ray Liotta, génial en camé, interprète le rôle qui lui est donné de manière speedée et énervée. Harvey Keitel, avec son charisme et son air dédaigneux, sert de contre poids à Stallone. Robert De Niro, lui, mis un peu plus en retrait, fait des étincelles dans son style de composition, affiné et très subtil.
Les seconds rôles, tenus entre autres par Robert Patrick (le T-1000 de Terminator 2), et Michael Rappaport, en imposent.
Surfant sur une vague de nostalgie, James Mangold a affirmé avec Copland que tout héros finit par s'épuiser, et que la déchéance survient là où on ne l'attend pas.
Renversant et magistral !!!!
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]
# Posté le vendredi 18 novembre 2005 17:09

DMX: fin d'une idéologie

DMX: fin d'une idéologie
Si je reprends la plume pour écrire un nouvel article, c'est bien pour exprimer mon dégout et mon désespoir face à DMX, autrefois icône pour moi.
En effet, depuis quelque temps, j'ai le sentiment que Earl Simmons (de son vrai nom) a tendance à s'enfoncer de plus en plus dans des embrouilles complètement futiles et qui ne valent pas la peine d'y attacher de l'importance.
En Juin 2004, le rappeur américain, qui devait partir faire une tournée en Europe, trouve le moyen de se faire remarquer en pétant les plombs dans le parking de l'aéroport JFK à New-York. S'étant fait passé pour un agent du FBI, DMX s'est effrité avec le conducteur d'un pick-up qui le genait, et s'est déchainé sur tous les agents de sécurité qui sont venus pour tenter de le calmer. Risquant 7 ans de prison, le multi-platiné a été également trainé en justice par une femme avec qui il a eu une aventure, finissant par la naissance d'un enfant non déclaré. Earl Simmons a coupé tout contact avec elle, sans même l'aider financièrement.
Peu valorisant pour quelqu'un qui voulait devenir pasteur et se retrouver à travers les mots de Dieu.
Et ce n'est que le début des faits-divers, puisque qu'en début 2005, DMX va provoquer un nouvel incident sur une voie rapide dans le Bronx, causant un énorme carambolage, et envoyant du même coup plusieurs personnes à l'hopital.
Par la suite, DMX a déclaré qu'il voulait revenir dans le milieu du rap, annonçant un nouvel album pour la fin de l'année, intitulé "Here We Go Again".
Il enregistre de nouveaux morceaux, très loin de la qualité de ses anciens titres hardcores.
En Septembre 2005, Earl Simmons organise une tournée européenne, avec des dates en Allemagne et en France. A Francfort, quelques jours avant de rejoindre Paris, DMX fait un show-case dans une boite de nuit. A peine a-t-il fini son mini-concert que deux amateurs de rap l'accostent et lui disent que sa musique est pas mal, mais qu'ils préfèrent Lil Jon.
Le rappeur new-yorkais pique une crise et frappe l'un des deux fans, laissant par la suite le soin à ses gardes du corps de finir le travail.
Depuis 15 jours, les ventes de billets pour le concert du Dark Man à Paris étaient ouvertes. Mais j'ai refusé d'aller le voir, après hésitation. Ce type, s'il m'avait beaucoup marqué dans mon adolescence, ne m'inspirait plus de respect.
En Septembre 2003, il était venu à l'Elysée Montmartre, il était monté sur scène pour faire un medley de quelques-uns de ses tubes, puis s'était barré au bout d'une petite demi-heure. Je ne voulais pas dépenser mon fric pour le voir refaire le même genre de prestation baclée.
29 septembre 2005, jour J. Mon estomac me fait mal pendant toute la journée. Je commence à regretter de ne pas avoir été allé acheter un billet. Je suis pris de remords.
Vers 23h, je me dis: "J'espère au moins qu'il a fait une remarquable perfomance"
C'est alors que j'apprends que DMX a carotté son public, que non seulement il n'est pas venu à Paris, mais qu'en plus il n'a prévenu personne de son absence.
L'Elysée Montmarte, sidéré par la nouvelle, s'est transformé en scène d'émeute.
Tous ceux qui s'étaient déplacés ont été écoeurés de Earl Simmons.
Décidemment, ce gars-là ne respecte rien ni personne. Il a fait un séjour d'un mois et demi en prison en décembre 2005.
Et fin janvier 2006, DMX se repointe devant tout le monde en criant à qui veut l'entendre qu'il est sur le chemin de la rédemption, et promet un album du tonnerre de Dieu pour l'Eté 2006. Et n'hésite pas à utiliser des métaphores totalement hors de propos pour clasher Jay-Z et Def Jam, qu'il accuse d'avoir rompu son contrat d'artiste.
Il dira sur une chaine de radio, avec Cam'Ron à ses cotés (citons au passage que Cam'ron est l'un des plus mauvais rappeurs de sa génération):
« Tu seras les USA, moi l'Angleterre et nous allons tous les maitriser, - comment déjà - Iran ?, Irak ?, nous allons prendre le contrôle du Moyen Orient ! », poursuit-il dans ce que l'on peut assimiler à une attaque directe contre « Jay-Z and co ». « Nous enverrons les troupes pour faire bouger les choses », a répondu Cam.
Pathétique.
Alors, si j'ai dit tout ça, c'est pour quoi?
Pour dire à quel point ça me déprime de voir que les gens en qui j'ai de l'estime partent en vrille, se discréditent, veulent se réapproprier de l'importance, et essayent par-dessus tout de conserver leur image, quitte à pisser sur ceux qui les admirent.
Ainsi meurt une idéologie que je nourrissais au plus profond de mon âme jusque là, et ainsi nait une nouvelle vision, celle pleine d'amertude et de désarroi.
Je me rends compte que nous ne pouvons compter sur personne d'autre que sur soi-même, et que faire confiance à autrui, ou lui accorder un trop grand respect, ne peut que nous nuire.
# Posté le lundi 17 avril 2006 15:48

Irréversible

Irréversible
Je tiens à signaler que je ne conseille à personne de voir ce film, et qu'il peut être très traumatisant pour ceux qui n'y sont pas préparés.
Si vous trouvez qu'Irréversible n'a pas lieu d'être, vous pouvez me laisser un commentaire. Toute discussion est bienvenue.

Irréversible, ou l'art de faire du cinéma pour nous mettre la tête à l'envers...
Dès les premières images, Gaspar Noé, réalisateur provocateur et ambitieux, nous plonge dans un univers incroyablement glauque, décalé, et déroutant. Le générique de fin est rembobiné, comme si Noé voulait maitriser la notion de temps à sa manière. Les lettres rouges vives renforce le malaise qui nait d'emblée chez le spectateur. On se sent pas dans son assiette? Ce n'est qu'un début. Le générique bascule sur le coté, puis pivote sur lui même, musique bien pesante avec des cuivres qui viennent nous faire sursauter sur notre siège. Puis générique, cette fois celui du début, avec une lumière stroboscopique et lourdes basses pour faire monter la nausée.
C'est alors que l'histoire commence véritablement. La caméra vire-volte dans tous les sens, semblable à une mouche, laissant trainer dans son champ des poussières de lumière, des fragments de décors, sans que l'on sache vraiment où l'on se situe. Deux personnages, dans une chambre d'hotel, discutent et annoncent la morale du film: "Le temps détruit tout". On reconnait l'un d'eux, héros du précédent Noé (Seul contre tous).
La caméra laisse ces deux hommes se morfondre dans leur désespoir, puis enchaine directement avec une séquence ultra-sulfureuse. Dans un club sado-masochiste, des hommes se torturent, infligent à d'autres hommes toutes sortes de souffrances physiques. La caméra capture des corps nus, des ampoules rouges, de la fumée, des visages déformés, le tout sur un thème musical effrayant, qui ferait passer n'importe quel film d'horreur pour une comédie romantique. Marcus (Vincent Cassel) et Pierre (Albert Dupontel) tentent de se frayer un chemin, cherchant un individu qui se nomme Le Ténia. Marcus, fou de rage, commence à tabasser un type de la boite de nuit. S'en suit une bagarre générale, durant laquelle Pierre, armé d'un extincteur, assassine celui qu'il croyait être le Ténia. Le dégout et l'horreur sont là. On est totalement hypnotisés malgré nous.
Puis retour en arrière, le montage inversant la chronologie. L'histoire se met peu à peu en place. Marcus et Pierre cherchaient le coupable d'un crime. Nous découvrons qu'il s'agit de la copine de Marcus, Alex (jouée par Monica Bellucci). C'est alors que la scène du viol survient, nous projetant dans des images complètement démesurées. Là où habituellement, un réalisateur conventionnel laisse suggérer un passage très déplaisant, nous subissons l'épreuve en temps réel. Le temps, sous tous ses angles, nous y apparait alors d'un sadisme pur. Le viol dure 10 minutes, 10 minutes qui nous paraissent interminables. Les spectateurs sont sous le coup d'un supplice. Les sièges claquent. Certains hurlent au scandale. D'autres sont choqués par l'horreur de la chose.
Au festival de Cannes, durant la projection officielle, 200 personnes sur 1000 dans la salle sont sorties durant la séance. Une vingtaine d'entre elles ont été victimes de malaise, et ont dû être ravitaillées en oxygène dans le hall du Palais de Cannes. A la sortie du film, Gaspar Noé et son équipe furent pris à parti par des personnes, leur criant qu'ils devraient avoir honte de filmer des choses pareilles. Pourtant, au-delà des images certes insoutenables, il faut prendre du recul.
J'ai discuté avec une fille qui avait subi un viol il y a longtemps, et qui m'a dit à quel point celui que l'on voit dans le film est réaliste. Le plus déstabilisant, c'est que cette fameuse scène tant décriée est presque emplie d'esthétique. La caméra est rivée au sol, les murs du tunnel sont peints en rouge, les néons clignotent. Et après?
Après, nous revenons toujours plus loin dans le temps, nous revoyons les instants d'extase du couple Bellucci-Cassel avant de basculer dans l'enfer. Les images sublimes de scènes d'amour ne viennent que renforcer la nausée qui nous est survenue durant la première moitié du film. Noé, très ambitieux dans sa mise en scène, nous met ainsi en parallèle la vie et la mort, le paradis terrestre et l'enfer absolu. Evidemment, nous ne retenons que les scènes les plus viscérales du film, mais pourtant, au-delà de la polémique qui s'est constituée autour du film, au-delà des débats passionnés, il faut se rendre compte d'une chose: le cinéma repousse toujours plus loin les limites du tolérable.
Que nous reste-t-il de ce film? J'y vois une oeuvre fascinante, vertigineuse, une expérience sensorielle, malsaine, étrange, mais définitivement inédite et unique en son genre. Les mouvements de caméra psychotiques, la bande sonore tout aussi inquiétante, tout est fait pour que nos sens soient en alerte à chaque instant.
Noé utilise finalement la violence non comme une fin, mais comme un moyen: il manipule le spectateur, et le met en position de soumission. Le temps ne nous appartient plus, il se distortionne, s'étire, défile, mais nous échappe à chaque fois.
Finalement, après la scène finale, très aggressive pour l'oeil humain, qui nous emporte définitivement dans un chaos spatio-temporel, nous nous disons que ce film fait du bien, quoi qu'en puissent dire les détracteurs.
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]
# Posté le vendredi 21 avril 2006 15:35
Modifié le vendredi 21 avril 2006 19:00

La Passion du Christ

La Passion du Christ
...ou comment Mel Gibson a réussi à s'attirer toutes les foudres en décidant de représenter les 12 dernières heures de la vie du Christ avant sa crucifixion.
Le succès phénoménal de ce film n'a fait que pousser encore plus la controverse qui régnait autour de sa sortie mondiale.
Si d'autres réalisateurs comme Martin Scorcese ou Franco Zeffirelli avaient déja tenté de mettre en scène le prophète, jamais l'expérience n'avait été autant poussé à l'extrême.
Mel Gibson nous tient par les tripes pendant deux heures où le sang coule à flots, où les chairs éclatent. Le Christ y est frappé au visage, insulté, humilié, flagellé, fouetté, écorché, torturé, soumis, et pour finir, il est crucifié dans une séquence paroxyste où des geysers d'hémoglobine sortent de ses mains qui cèdent sous les clous, où son corps n'est plus qu'une masse opaque scarifiée à l'extrême.
La réaction des gens dans la salle était similaire à celle qu'ils ont eu pour Irréversible. La plupart baissaient les yeux, se mettaient le visage dans les mains, étaient pris de sanglots. L'effroi est bel et bien là, notre coeur bat à tout rompre devant cette impressionnante mise à mort comme on en voit jamais au cinéma.
Le film fut écrié, considéré comme inutile, n'apportant qu'un message empli de haine et de vengeance. Certains s'accordent même à dire qu'il est à proprement parlé antisémite. Mais pourtant il n'est rien de tout celà. Je donne mon interprétation de La Passion du Christ, et ce n'est surement pas celle de Mel Gibson, mégalomane aux croyances très dogmatiques, et qui appartiennent sans aucun doute à celles d'une secte ultra conservatrice.
Au-delà de la reconstitution inspirée des 4 évangiles qui appartiennent au Nouveau Testament, La Passion du Christ est pour moi une métaphore de l'humanité, un symbole fort des souffrances que certains font subir à d'autres depuis toujours, et qui restent encore omniprésentes aujourd'hui dans le monde actuel.
Mel Gibson a levé involontairement le voile sur une dure réalité, celle que beaucoup s'evertuent à refuser, et prouve que le cinéma n'est pas obligatoirement un bon moment à passer, mais aussi un supplice mental, qui ne peut que nous épanouir.
Les plus belles scènes du film sont les flashbacks de Jésus, qui lui surviennent dans son esprit pour échapper à toute la misère qu'il doit subir. On y voit le Christ enfant, le Christ méditant avec ses apôtres, le Christ prêchant la parole de Dieu auprès des villageois.
Il faut savoir que Jésus était entouré de gens qui le haïssaient plus qu'ils ne l'aimaient, et qu'il est resté humble et modeste toute sa vie. C'était un humain comme un autre, et avec des qualités et des défauts. Loin de croire que le Christ était parfait, comme ce que veut nous faire croire Gibson, il n'a pas imposé sa religion, mais il a juste voulu aider les gens à méditer sur la vie, et sur les actes qu'ils commettent quotidiennement.
Il n'est pas possible que Jésus n'ait pas ressenti à un moment ou à un autre une envie d'autodestruction, vu la passivité qu'il a montré en étant condamné à la mort la plus abominable qui soit. Il a préféré se laisser prendre en martyr, en sachant que ses ennemis seraient un jour ou l'autre punis pour ce qu'ils ont fait.
Le Christ, sur la croix, a même douté de Dieu, en se lamentant: "Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?" Force est de croire que Dieu ne peut pas nous aider, et que même sa présence ne sert pas à préserver la paix entre les humains.
Si Jésus vit en chacun de nous, alors nous avons légitimement le droit de douter de l'existence de Dieu, tout comme il l'a fait.
La Passion du Christ n'appartient pas à Mel Gibson, il est le film que chaque spectateur veut y voir comme tel qu'il le voit. On peut verser toutes les larmes que l'on veut, vociférer autant qu'on le souhaite, éprouver de la répulsion, mais en aucun cas on ne peut dire qu'il nous laisse indifférents.
Jésus n'était pas celui que l'on croit: le film le montre masochiste de bout en bout, vulnérable, et haineux, même si Gibson s'en défend. C'est ce qui fait de lui un homme aimé aujourd'hui et vénéré.
"Si ce monde vous méprise, rappelez-vous qu'il m'a méprisé en premier."
# Posté le samedi 22 avril 2006 14:00